Accompagnement d’un procès contre la torture en Mauritanie

Deux membres d’IRA, anciens prisonniers d’opinion, ont été détenus à Bir Moghreïn en 2017 et 2018, et IRA France Mauritanie a déjà mené par le passé plusieurs actions pour les soutenir. Notre délégation les a rencontrés en janvier à Nouakchott. Ils avaient alors décrit les tortures subies lors de leur garde à vue en juillet 2016, le refus du juge de les prendre en compte lors de leur procès, les séquelles dont ils souffrent encore, leur souhait de lutter contre l’impunité des forces de police et leur besoin de se voir reconnu le statut de victimes. Avec l’appui de Biram Dah Abeid, nous soutenons aujourd’hui ces prisonniers rejoints par trois autres, arrêtés et torturés au même moment, dans leur démarche auprès d’une grande avocate mauritanienne, Maître Fatimata M’Baye, pour déposer une plainte auprès du Tribunal de Nouakchott. La Clinique internationale des Droits humains de Faculté de Droit d’Aix-en-Provence va nous apporter son aide pour étudier les possibilités d’actions juridiques auprès d’organismes internationaux. Nous pensons essentiel de soutenir les anciens prisonniers d’IRA dans leur lutte courageuse contre l’impunité : la torture est un fait avéré en Mauritanie depuis des décennies, dénoncé par les grandes organisations internationales des droits humains et elle a toujours été largement utilisée contre les militants anti-esclavagistes. 

Des nouvelles de notre jardin d’enfants à Nouakchott

Tout d’abord un grand merci à toutes celles et tous ceux qui ont répondu à notre appel pour venir en aide au Jardin d’enfants. Grâce à votre générosité, nous avons pu régler les problèmes financiers que nous rencontrions, et nous repartons maintenant sur de bonnes bases, dans un nouveau local beaucoup plus agréable, à proximité immédiate de l’ancien.

Trente trois enfants sont inscrits et la fréquentation quotidienne oscille entre 20 et 30 enfants. Pas de confinement pour le moment en Mauritanie ! Certains des enfants accueillis l’an dernier sont entrés en première année d’école primaire : une maman, très heureuse, est revenue avec son fils pour dire que l’enseignant l’avait complimentée sur le comportement de son enfant et sur tout ce qu’il savait déjà. Cette maman a dit au directeur qu’elle se faisait un plaisir de répandre l’information dans le quartier ! Le rapport d’activité du Jardin d’enfants pour l’année scolaire 2019-2020 insiste d’ailleurs sur la grande confiance des familles.

60 ans après l’indépendance, où en est la Mauritanie ?

Il y a eu 60 ans que la Mauritanie a eu son indépendance. De nos jours, nous vivons l’injustice, la discrimination, le racisme et l’esclavage sous une forme d’apartheid. Il reste un des pays les plus reculés au monde en matière de liberté d’expression. Le 9 novembre 2020 le député Mohamed Bouya a empêché le ministre des finances de s’exprimer en français au sein de l’hémicycle en voulant lui imposer une autre langue, un acte intolérable et raciste qui prouve encore une fois que ce système et ces élus veulent restreindre la liberté à une partie des noirs Mauritaniens qui ne s’expriment que dans cette langue au sein de l’administration. Ceci s’est produit devant le président de l’Assemblée nationale. Ce député doit être sanctionné car il sème davantage la division et le racisme entre les noirs et les maures blancs au sein du parlement. En Mauritanie, certaines personnes manifestent contre les propos de Monsieur Macron ou réclament de boycotter la langue Française alors que la France est un pays d’accueil pour les opprimés et les exilés des pays esclavagistes comme la Mauritanie. Le Français est une langue utilisée dans l’administration particulièrement par les noirs Mauritaniens. Le système en place tente de nous exclure du pays en voulant nous imposer l’Arabe. Aujourd’hui, la pratique de l’esclavage est répandue partout en Mauritanie où les autorités refusent d’appliquer la loi et emprisonnaient arbitrairement des militants d’IRA qui la dénoncent.Nous assistons à une augmentation de la délinquance. Les viols et les crimes s’accentuent de jour en jour. Des innocents sont tués, massacrés, jetés en prison, traînés devant les tribunaux. Aucun de ces soi-disant savants ou Oulémas qui manifestent contre la langue Française ne manifestent ou ne condamnent ces atrocités causées par des assassins qui agissent impunément.Il y a 1 an et demi que le nouveau président est arrivé au pouvoir. L’injustice et la discrimination raciale sont malheureusement toujours présentes. La majeure partie des nominations administratives s’adresse à la communauté Beydane et les candidats qui réussissent aux concours nationaux sont généralement issus de cette frange avantageuse de la population, situation qui dénote la continuité des 10 ans de la présidence de l’ancien chef de l’Etat, Mohamed Ould Abdel Aziz. Le 28 novembre, date anniversaire de la fête d’indépendance, s’approche. Elle représente, depuis le 28 novembre 1990, un jour de deuil pour les noirs Mauritaniens. Ce jour, 28 soldats Peulhs emprisonnés à Inal avaient été choisis et exécutés par pendaison pour célébrer l’évènement. Ce crime d’Etat reste à ce jour impuni.Chaque année, le leader de notre Mouvement de l’IRA, Biram Dah Abeid et sa délégation se rendent dans cette ville, où ces soldats ont été pendus, pour se recueillir sur leurs tombes. C’est un moment douloureux pour les familles des victimes. En ce moment, le nouveau Président Ould Ghazouani effectue une tournée au niveau de la région de la Vallée. Bien qu’une ouverture vers les droits humains semble se manifester, les populations attendent plus. Les simples visites ne les satisfont pas. Elles veulent le changement du système instauré depuis les années 60. Les veuves et les orphelins veulent la justice et la réparation des dommages qui leur ont été causés.

Compte-rendu de l’assemblée générale du 4 octobre 2020

Notre Assemblée Générale s’est bien tenue le 4 octobre, sous une forme virtuelle qui a permis d’effectuer les votes nécessaires sans nous permettre la convivialité et les habituels échanges intéressants et constructifs auxquels nous nous sommes habitués : nous ferons mieux en 2021. La participation a été limitée, mais le vote par mails et procurations a bien fonctionné. Les différents rapports ont été adoptés à l’unanimité et le Conseil d’Administration a aussi été élu à l’unanimité. Notre Bureau est donc maintenant constitué de :

Jean-Marc Pelenc, Président

Biram Dah Abeid, Président d’honneur

Raquel Thiercelin, Présidente d’honneur

Catherine Poivre d’Arvor, Présidente d’honneur

Régis Coulange, Président d’honneur

Moussa Soumaré, Vice-Président

Brahim Ould Ali, Vice-Président

Bruno Canivenc, Secrétaire Général

Viviane Castro, Secrétaire Générale Adjointe

Marie-Christine Tessari, Trésorière

Marie Pelenc, Chargée d’organisation

Laure Humbel, Chargée de communication (Site Internet)

Fatimata Diop, Chargée de communication et de la commission Femmes 

Ameth Gaye, Chargé de communication

Merci à tous nos adhérents pour cette confiance renouvelée !

Pour adhérer à l’association

Une nouvelle femme victime de violence et assassinée en Mauritanie

Une nouvelle fois la femme mauritanienne n’est pas épargnée dans son pays.​

Le corps sans vie de Moyma mint Mouhamed Amar, âgée de 27 ans, a été retrouvé le vendredi 4 septembre à Nouakchott dans la Moughata de Toujounine. Comme elle, de nombreuses femmes sont victimes de graves violences, de viols suivis de meurtres.

Nous demandons qu’une enquête impartiale soit menée pour que justice soit faite et qu’une loi soit enfin votée pour protéger la femme mauritanienne contre toutes formes de violences.

Nous soutenons les femmes mauritaniennes qui se sont regroupées le 10 septembre devant le ministère de l’intérieur pour protester contre cet acte odieux qui vient alourdir le lourd bilan des victimes.

IRA France-Mauritanie, au nom de la Commission Femmes, adresse toutes ses condoléances à la famille et à tous les proches de Moyma mint Mouhamed Amar.

Si vous souhaitez rejoindre la Commission Femmes de notre association, n’hésitez pas à nous contacter à l’adresse suivante : irafrance.mauritanie@gmail.com

https://www.facebook.com/IRA-France-Mauritanie-104140781159890

Être Noir en Mauritanie

IRA France-Mauritanie a souhaité réagir à l’actualité internationale qui traite et diffuse largement tout ce que la Mauritanie à elle seule agrège depuis si longtemps, et dont personne ne parle la plupart du temps.

L’assassinat commis sur la personne de George Floyd il y a un mois aux Etats-Unis, fait ressurgir un nombre vaste de noms en « isme » : racisme, esclavagisme, autoritarisme, sectarisme, nationalisme, fanatisme… Les Etats-Unis (hors leur président bien entendu) tout en convoquant leurs citoyens à commémorer le 155 ème anniversaire (1865) de la libération des derniers esclaves au Texas, se penchent sur leur conscience : le racisme qui a tant et tant marqué son passé, en imprègne encore et de manière fulgurante, sa société aujourd’hui.
Le Parlement Européen, ce 19 juin 2020, vient d’adopter une résolution déclarant la traite des esclaves comme « crime contre l’humanité » (par 493 voix). Il convient de s’en réjouir. Mais il convient surtout de poser beaucoup de questions aux 104 députés européens qui ont voté « contre » ainsi qu’à leurs collègues qui s’y sont abstenus (67). Soit ¼ de députés votant contre et/ou s’abstenant. Alors qu’il y aurait fallu une flagrante unanimité. Tout cela en Europe.

Il n’est ni Nelson Mandela, ni Martin Luther King, mais ceux qui lui ont décerné le Prix ONU des Droits de l’Homme en 2013, l’ont comparé à ces deux personnalités dans leurs discours. Il s’appelle Biram Dah Abeid. Il est Mauritanien. Elu député de l’opposition en 2019 et par deux fois 2ème aux élections présidentielles (2014 et 2019). Il est noir. Arrière petit fils d’esclave. A l’âge de 25 ans il fait la promesse à son père qu’il consacrera sa vie à l’abolition de l’esclavage et à la lutte contre le racisme d’Etat en Mauritanie. Biram Dah Abeid a 54 ans aujourd’hui. Musulman, il incinère en place publique en Avril 2012 à Nouakchott, les pages précises évoquant l’esclavage (et le revendiquant), issus du code Malékite. Il crée en 2008 sa propre ONG : Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste – IRA Mauritanie. Objectifs : accompagner, assister les personnes victimes de l’esclavage et du racisme d’Etat. IRA Mauritanie s’inscrit dans la promotion et la défense de l’universalité des Droits Humains tels que définis par le Droit International.
Depuis 2008 à ce jour, Biram Dah Abeid (comme nombre de ses amis avec lui) aura passé plus de 4 ans dans les geôles immondes du pouvoir autoritaire encore en cours de Mauritanie. Autant d’arrestations arbitraires et de privations de ses droits que des ONG comme Amnesty International, l’ACAT, ont dénoncé et dénoncent encore aujourd’hui. Nous sommes à l’été 2020. L’esclavage dans son sens le plus ancestral, perdure encore en Mauritanie. Des centaines de milliers d’esclaves restent sous le joug d’une pratique d’un autre temps, au moment même où, aujourd’hui, tout n’est que reprises historiques et commémorations d’abolition dans le monde. Sans compter les remises en question et états d’âme sur la conservation des statues de Colbert, de Schoelcher…En somme déboulonner le passé. Personne n’évoque la Mauritanie. Jamais. Trop d’enjeux économiques et stratégiques. Sûrement. Pourtant, et à ce jour, les noirs qui représentent 75% de la population mauritanienne (Haratines, Soninkés, Peuls, Wolofs, Bambaras, Négro Mauritaniens) subissent au quotidien répressions, arrestations, emprisonnements, tortures, esclavage, quand cette communauté à part entière, manifeste au nom de Droits Humains élémentaires. Le Parlement Européen vient de voter, nous l’avons dit. Les autorités mauritaniennes, elles, en 2015, qualifiaient l’esclavage dans une Loi officielle, « crime contre l’humanité ». Les Maîtres esclavagistes devant être arrêtés. Ils ne le sont pourtant jamais. Biram Dah Abeid et ses amis en libérant les esclaves ne font qu’appliquer la Loi. Et sont mis en prison pour cela. Le pouvoir arabo-berbère mis en place par la France en 1961 confisque ainsi tout pouvoir à quelque échelle administrative, judiciaire, économique que ce soit, à « sa » population noire majoritaire. Nous évoquions le racisme d’Etat…
« Nous », IRA France-Mauritanie, ONG relais d’IRA Mauritanie, ne cessons d’alerter les pouvoirs publics français, la classe politique. Nos amis Mauritaniens de Paris et sa banlieue manifestent régulièrement sous les fenêtres de leur Ambassade. Ils et nous constatons que les pouvoirs autoritaires se succèdent au sommet de l’état et avec eux les félicitations systématiques de nos Présidents. L’appartenance de la Mauritanie au G5 sahel servant de « barrière » imparable à toutes nos encombrantes questions. Quant à la survivance de l’esclavage, les réponses sont systématiques : il ne s’agit, en Mauritanie, que de « séquelles d’esclavage ».
Biram Dah Abeid est rentré ce 18 juin dans son pays, après des mois passés en Europe dus au confinement. Il recevait en Europe son énième Prix tout en implorant inlassablement dans les tribunes de l’ONU, la communauté internationale à se pencher sur le respect des Droits Humains dans son Pays. A son arrivée le pouvoir n’a pas tardé : 10 sympathisants d’IRA Mauritanie venus l’accueillir ont été arrêtés, puis relâchés. Le maître mot d’IRA et de Monsieur Dah Abeid étant « pacifisme », dans les mots, dans les actes. Intimidation grossière. Nauséabonde. Semblable à ces répressions systématiques et violentes face à des militants invariablement pacifiques. Semblable à ces incarcérations systématiques quand des blogueuses ou blogueurs osent dénoncer le racisme d’Etat récurrent, l’esclavage. Elles et ils rappellent qu’en Mauritanie, aujourd’hui, on naît esclave par ascendance.
Devant tant d’impuissance à faire parler de la Mauritanie, de ce qui s’y « joue » au quotidien, et devant tout ce que ce pays rassemble en lui de la brûlante actualité d’aujourd’hui, nous ne pouvons, nous, nous taire et vous demandons avec urgence, solennellement, d’évoquer la Mauritanie.

Jean-Marc Pelenc
Président de l’ONG IRA France-Mauritanie

Pas un mot de regret de la part du président de leur pays pour la mort d’Abbas Hamadi Diallo en Mauritanie, pour la mort d’Adama Traoré en France, pour la mort de George Floyd aux Etats-Unis

Pas un mot de regret de la part du Président de leur pays pour la mort d’Abbas Hamadi Diallo en Mauritanie, pour la mort d’Adama Traoré en France, pour la mort de George Floyd aux Etats-Unis.

Faudrait-il donc que l’on s’habitue à ce que nos concitoyens noirs puissent être froidement tués par les policiers de leur propre pays en toute impunité ? L’histoire, le contexte politique, les conditions de la cohabitation dans le pays entre les différentes populations et les circonstances de la mort de ces trois hommes sont très différentes. Et pourtant, dans tous ces pays, la liste est longue des citoyens noirs qui ont été soupçonnés d’être dangereux et tués parce que noirs. Et dans tous les cas, les membres des forces de sécurité mentent sur les conditions du décès en se sachant protégés par leurs supérieurs et trop souvent par la justice. Leurs concitoyens blancs bénéficient systématiquement de traitements plus favorables. Il s’agit donc bien de racisme, de mépris pour des hommes dont la vie n’aurait pas la même valeur que celle de leurs concitoyens blancs.
Ceci n’a que trop duré ! Dans le monde entier, des femmes et des hommes se lèvent et disent leur colère face à un tel déni d’humanité et ils sont soutenus par une partie importante de la population. Cette colère des peuples opprimés rappelle en général à la raison des dirigeants qui pensent pouvoir s’accommoder de tels comportements criminels.

IRA-France-Mauritanie réaffirme solennellement l’égale dignité de tous les êtres humains et l’impérieuse nécessité pour tous les gouvernements de garantir que la vie sociale puisse s’organiser et se dérouler sans discrimination. Ce n’est pas le cas aujourd’hui en Mauritanie. Le gouvernement doit enfin prendre à bras le corps la question très sensible du racisme, reconnaître que l’histoire du pays depuis son indépendance compte malheureusement une suite ininterrompue de crimes racistes perpétrés avec l’accord ou à l’initiative des autorités, proposer des réparations aux victimes et prendre des mesures concrètes rapidement pour que les Noirs de Mauritanie puissent être enfin traités comme des citoyens à part entière et, en particulier, bénéficier du droit élémentaire de se sentir en sécurité dans leur propre pays.
En ces moments dramatiques pour tous nos frères noirs, rappelons-nous les mots du grand intellectuel anticolonialiste tunisien Albert Memmi, récemment disparu : “On dit toujours que quelqu’un exagère quand il décrit une injustice à des gens qui ne veulent pas en entendre parler “. Pouvons-nous espérer que les autorités mauritaniennes entendent enfin le cri des citoyens noirs de leur pays ?

Le 12 juin 2020
Le Bureau d’IRA France Mauritanie

Mauritanie : hausse préoccupante des privations de liberté

Note de synthèse

Depuis le début de 2020, le sort des blogueurs et lanceurs d’alerte, déjà préoccupant sous la gouvernance de l’ancien Président Mohamed Ould Abdel Aziz, ne cesse de se détériorer.

I. Une suite sans fin

1. Le 2 juin, la police procède à l’arrestation Salma Mint Tolba, biologiste et auteure présumée d’une série d’audio remettant en cause des aspects de la riposte sanitaire du gouvernement ; elle accusait ce dernier, de gonfler le chiffre des contagions, pour mieux capter l’aide extérieure. Dans la foulée, deux autres personnes, qui auraient participé à la diffusion de tels document la rejoignent : il s’agit de Mohamed Ould Semmane et Sidi Mohamed Ould Beyah. Quelques jours plus tôt, un communiqué du gouvernement annonçait l’ouverture d’une enquête sur de telles allégations. La virulence de la réaction aux fauteurs de doute et de panique, laissait entrevoir la fermeté de la réaction officielle. Mohamed Abdallahi Ould Bounenna est capturé par les forces de l’ordre qui le conduisent dans un lieu secret ; le lendemain l’y suit un autre écrivain en ligne, Mohamed Salem Ould Soueid Ahmed.

2. Le 3 juin 2020, le journaliste et influenceur Eby Ould Zeidane reprend le chemin du commissariat de police, quelques mois après son interpellation durant plusieurs jours, en février. Il subissait alors un interrogatoire en compagnie d’un groupe éclectique de militants de la laïcité, de féministes et de promoteurs des droits de l’individu. Les interrogateurs, d’un niveau de culture général qui témoigne assez de l’effondrement du savoir, opposent aux prisonniers des accusations dont le cumul paraîtrait absurde du point de vue de la rationalité : blasphème, apostasie, conversion aux christianisme ou judaïsme, prosélytisme évangéliste, athéisme viennent assaisonner l’appartenance à l’Alliance pour la refondation de la Mauritanie (Arem), une association non-autorisée. A défaut d’assumer, face aux partenaires du pays, la répression contre des jeunes défenseurs de la laïcité dont les mots constituent l’unique arme, l’Etat met en avant le crimes d’«atteinte au sacré», une infraction improbable dans la réalité, puisque d’essence immatérielle. D’ailleurs, la majorité des motifs de peine de mort en Mauritanie renvoie à des griefs sans prolongement physique, donc des opinions.

Les raisons inavouables

Eby Ould Zeidane, contradicteur « systémique » des islamistes, réussit, lors de sa première arrestation, à recouvrer la liberté, en même temps que d’autres détenus de la période, à l’exception de 6 majeurs auxquelles manquait le soutien d’une tribu. Tous seront oubliés dans les méandres de l’univers carcéral. Ahmed Mohamd Elmokhtar, Abderrahmane Haddad, Othmane Ould Boubacar, Mohamed Ould Jeddou, Mohamed Ould Amar et Mohamed Ould Hayda croupissent en maison de correction, à Dar Naim, co-pensionnaires de délinquants à machette, d’assassins et de jihadistes ; au moment d’investir leurs cellules, ils achevaient 15 jours de garde-à-vue, dans le local de la Direction de la sûreté de l’Etat (Dse). A la fin du mois de mai 2020, Eby ould Zeidane publie de nouveaux textes sur Facebook ; il y critique le dogmatisme des sociétés islamiques, la validité de la polygamie et celle du jeûne du Ramadan, au regard du cycle de la lune. Selon lui, ses coreligionnaires ont beaucoup dévié de la voie du Prophète Mohamed. Dans ses commentaires, il argumente que les musulmans ont déformé le message de l’Envoyé et escamoté des passages explicites du Coran ; le 3 juin, la police se saisit de sa personne et lui impute des faits d’apostasie et de blasphème, punissables d’élimination du corps, sans délai ni repentir, si l’on considère l’article 306 nouveau, du code pénal.

Déjà, le 30 janvier, des garçons et une fille, invités à une fête d’anniversaire, se retrouvent inculpés d’imitation des femmes, d’après le réquisitoire du procureur, incapable de prouver l’homosexualité des susdits, passible, elle, de l’exécution. Le Parquet évoquera la célébration de la date de naissance comme une attestation d’hérésie car elle prend les mécréants pour modèle et leur impose une peine de deux ans d’incarcération, assortis de rabaissement moral. Le reste de leur existence portera le sceau de l’infamie.

Tuer, par raccourci

Il y a lieu de le souligner, les agents en charge de l’enquête ont pu, à chaque fois, récupérer les téléphones portables des prévenus, extraire le contenu et le diffuser, à grande échelle, sur les messageries instantanées et les groupes de discussions de Facebook. Les fuites occasionnent, alors, la révélation de l’identité des victimes ; dès le début des fuites, les familles s’empressent de les abandonner et une partie du peuple, fanatisé par le wahhabisme périphérique et celui des institutions de l’Etat, les agonit d’injures et de menaces de pendaison, d’égorgements et autres civilités de rigueur parmi les gardiens de la foi pure. Bien entendu, les prévenus comparaissent brièvement devant un juge, avant de recevoir la sentence. A Dar Naïm, ils cessent de bénéficier de soins et s’enfoncent dans la honte et l’isolement, en perpétuelle peur de se faire poignarder. Leur survie rime avec le danger, chaque jour, en particulier ceux justiciables d’infractions à incidence confessionnelle. La propagation de l’apologie du meurtre pieux et sa banalisation ont produit, au sein de la population des villes, un état mental de prédisposition à tuer pour Dieu, sinon emprisonner, torturer et bannir en son nom. A l’inverse, les élus peinent à légiférer contre le viol, au prétexte que l’homme disposerait, en vertu de la chari’a, d’une supériorité ontologique sur la femme.

Aux sources d’une faillite

Certes, les vagues d’arrestations illustrent une option autoritaire au sommet de l’exécutif. Cependant, à l’examen des circonstances l’actuel gouvernement n’abrite même pas le semblant d’une idéologie de l’ordre qui occasionnerait un usage excessif de la brutalité. De facto, les violations constatées de la dignité des gens découlent, plutôt, de l’absence de technicité, de l’ignorance et de l’incompétence, à tous les échelons de l’appareil sécuritaire. A l’improvisation s’ajoute le degré d’infiltration de la police et de l’administration par l’extrémisme religieux et les zélateurs de la négrophobie. Cette évolution aggrave l’incurie et explique la succession de plus en plus rapprochée, des alertes. A aucun moment, les autorités ne semblent avoir perçu le dilemme où elles se débattent, de combattre le terrorisme dans le cadre de la coalition du G5 Sahel et d’appliquer, au pays, le programme de Daesh, grâce à l’appui de fractions de l’opinion favorables à l’avènement d’un Etat jihadiste sur le sol de la Mauritanie. La plupart des organisations de la société civile, les partis reconnus, le Parlement et les ambassades accréditées à Nouakchott, s’aveuglent face à l’évidence du lien entre le takfirisme ambiant, la perte de la qualité des services de justice et la facilité du recours privé à la violence.

Initiative de résurgence abolitionniste en Mauritanie (Ira-M)
Nouakchott, le 6 juin 2020