Une nouvelle femme victime de violence et assassinée en Mauritanie

Une nouvelle fois la femme mauritanienne n’est pas épargnée dans son pays.​

Le corps sans vie de Moyma mint Mouhamed Amar, âgée de 27 ans, a été retrouvé le vendredi 4 septembre à Nouakchott dans la Moughata de Toujounine. Comme elle, de nombreuses femmes sont victimes de graves violences, de viols suivis de meurtres.

Nous demandons qu’une enquête impartiale soit menée pour que justice soit faite et qu’une loi soit enfin votée pour protéger la femme mauritanienne contre toutes formes de violences.

Nous soutenons les femmes mauritaniennes qui se sont regroupées le 10 septembre devant le ministère de l’intérieur pour protester contre cet acte odieux qui vient alourdir le lourd bilan des victimes.

IRA France-Mauritanie, au nom de la Commission Femmes, adresse toutes ses condoléances à la famille et à tous les proches de Moyma mint Mouhamed Amar.

Si vous souhaitez rejoindre la Commission Femmes de notre association, n’hésitez pas à nous contacter à l’adresse suivante : irafrance.mauritanie@gmail.com

https://www.facebook.com/IRA-France-Mauritanie-104140781159890

Être Noir en Mauritanie

IRA France-Mauritanie a souhaité réagir à l’actualité internationale qui traite et diffuse largement tout ce que la Mauritanie à elle seule agrège depuis si longtemps, et dont personne ne parle la plupart du temps.

L’assassinat commis sur la personne de George Floyd il y a un mois aux Etats-Unis, fait ressurgir un nombre vaste de noms en « isme » : racisme, esclavagisme, autoritarisme, sectarisme, nationalisme, fanatisme… Les Etats-Unis (hors leur président bien entendu) tout en convoquant leurs citoyens à commémorer le 155 ème anniversaire (1865) de la libération des derniers esclaves au Texas, se penchent sur leur conscience : le racisme qui a tant et tant marqué son passé, en imprègne encore et de manière fulgurante, sa société aujourd’hui.
Le Parlement Européen, ce 19 juin 2020, vient d’adopter une résolution déclarant la traite des esclaves comme « crime contre l’humanité » (par 493 voix). Il convient de s’en réjouir. Mais il convient surtout de poser beaucoup de questions aux 104 députés européens qui ont voté « contre » ainsi qu’à leurs collègues qui s’y sont abstenus (67). Soit ¼ de députés votant contre et/ou s’abstenant. Alors qu’il y aurait fallu une flagrante unanimité. Tout cela en Europe.

Il n’est ni Nelson Mandela, ni Martin Luther King, mais ceux qui lui ont décerné le Prix ONU des Droits de l’Homme en 2013, l’ont comparé à ces deux personnalités dans leurs discours. Il s’appelle Biram Dah Abeid. Il est Mauritanien. Elu député de l’opposition en 2019 et par deux fois 2ème aux élections présidentielles (2014 et 2019). Il est noir. Arrière petit fils d’esclave. A l’âge de 25 ans il fait la promesse à son père qu’il consacrera sa vie à l’abolition de l’esclavage et à la lutte contre le racisme d’Etat en Mauritanie. Biram Dah Abeid a 54 ans aujourd’hui. Musulman, il incinère en place publique en Avril 2012 à Nouakchott, les pages précises évoquant l’esclavage (et le revendiquant), issus du code Malékite. Il crée en 2008 sa propre ONG : Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste – IRA Mauritanie. Objectifs : accompagner, assister les personnes victimes de l’esclavage et du racisme d’Etat. IRA Mauritanie s’inscrit dans la promotion et la défense de l’universalité des Droits Humains tels que définis par le Droit International.
Depuis 2008 à ce jour, Biram Dah Abeid (comme nombre de ses amis avec lui) aura passé plus de 4 ans dans les geôles immondes du pouvoir autoritaire encore en cours de Mauritanie. Autant d’arrestations arbitraires et de privations de ses droits que des ONG comme Amnesty International, l’ACAT, ont dénoncé et dénoncent encore aujourd’hui. Nous sommes à l’été 2020. L’esclavage dans son sens le plus ancestral, perdure encore en Mauritanie. Des centaines de milliers d’esclaves restent sous le joug d’une pratique d’un autre temps, au moment même où, aujourd’hui, tout n’est que reprises historiques et commémorations d’abolition dans le monde. Sans compter les remises en question et états d’âme sur la conservation des statues de Colbert, de Schoelcher…En somme déboulonner le passé. Personne n’évoque la Mauritanie. Jamais. Trop d’enjeux économiques et stratégiques. Sûrement. Pourtant, et à ce jour, les noirs qui représentent 75% de la population mauritanienne (Haratines, Soninkés, Peuls, Wolofs, Bambaras, Négro Mauritaniens) subissent au quotidien répressions, arrestations, emprisonnements, tortures, esclavage, quand cette communauté à part entière, manifeste au nom de Droits Humains élémentaires. Le Parlement Européen vient de voter, nous l’avons dit. Les autorités mauritaniennes, elles, en 2015, qualifiaient l’esclavage dans une Loi officielle, « crime contre l’humanité ». Les Maîtres esclavagistes devant être arrêtés. Ils ne le sont pourtant jamais. Biram Dah Abeid et ses amis en libérant les esclaves ne font qu’appliquer la Loi. Et sont mis en prison pour cela. Le pouvoir arabo-berbère mis en place par la France en 1961 confisque ainsi tout pouvoir à quelque échelle administrative, judiciaire, économique que ce soit, à « sa » population noire majoritaire. Nous évoquions le racisme d’Etat…
« Nous », IRA France-Mauritanie, ONG relais d’IRA Mauritanie, ne cessons d’alerter les pouvoirs publics français, la classe politique. Nos amis Mauritaniens de Paris et sa banlieue manifestent régulièrement sous les fenêtres de leur Ambassade. Ils et nous constatons que les pouvoirs autoritaires se succèdent au sommet de l’état et avec eux les félicitations systématiques de nos Présidents. L’appartenance de la Mauritanie au G5 sahel servant de « barrière » imparable à toutes nos encombrantes questions. Quant à la survivance de l’esclavage, les réponses sont systématiques : il ne s’agit, en Mauritanie, que de « séquelles d’esclavage ».
Biram Dah Abeid est rentré ce 18 juin dans son pays, après des mois passés en Europe dus au confinement. Il recevait en Europe son énième Prix tout en implorant inlassablement dans les tribunes de l’ONU, la communauté internationale à se pencher sur le respect des Droits Humains dans son Pays. A son arrivée le pouvoir n’a pas tardé : 10 sympathisants d’IRA Mauritanie venus l’accueillir ont été arrêtés, puis relâchés. Le maître mot d’IRA et de Monsieur Dah Abeid étant « pacifisme », dans les mots, dans les actes. Intimidation grossière. Nauséabonde. Semblable à ces répressions systématiques et violentes face à des militants invariablement pacifiques. Semblable à ces incarcérations systématiques quand des blogueuses ou blogueurs osent dénoncer le racisme d’Etat récurrent, l’esclavage. Elles et ils rappellent qu’en Mauritanie, aujourd’hui, on naît esclave par ascendance.
Devant tant d’impuissance à faire parler de la Mauritanie, de ce qui s’y « joue » au quotidien, et devant tout ce que ce pays rassemble en lui de la brûlante actualité d’aujourd’hui, nous ne pouvons, nous, nous taire et vous demandons avec urgence, solennellement, d’évoquer la Mauritanie.

Jean-Marc Pelenc
Président de l’ONG IRA France-Mauritanie

Pas un mot de regret de la part du président de leur pays pour la mort d’Abbas Hamadi Diallo en Mauritanie, pour la mort d’Adama Traoré en France, pour la mort de George Floyd aux Etats-Unis

Pas un mot de regret de la part du Président de leur pays pour la mort d’Abbas Hamadi Diallo en Mauritanie, pour la mort d’Adama Traoré en France, pour la mort de George Floyd aux Etats-Unis.

Faudrait-il donc que l’on s’habitue à ce que nos concitoyens noirs puissent être froidement tués par les policiers de leur propre pays en toute impunité ? L’histoire, le contexte politique, les conditions de la cohabitation dans le pays entre les différentes populations et les circonstances de la mort de ces trois hommes sont très différentes. Et pourtant, dans tous ces pays, la liste est longue des citoyens noirs qui ont été soupçonnés d’être dangereux et tués parce que noirs. Et dans tous les cas, les membres des forces de sécurité mentent sur les conditions du décès en se sachant protégés par leurs supérieurs et trop souvent par la justice. Leurs concitoyens blancs bénéficient systématiquement de traitements plus favorables. Il s’agit donc bien de racisme, de mépris pour des hommes dont la vie n’aurait pas la même valeur que celle de leurs concitoyens blancs.
Ceci n’a que trop duré ! Dans le monde entier, des femmes et des hommes se lèvent et disent leur colère face à un tel déni d’humanité et ils sont soutenus par une partie importante de la population. Cette colère des peuples opprimés rappelle en général à la raison des dirigeants qui pensent pouvoir s’accommoder de tels comportements criminels.

IRA-France-Mauritanie réaffirme solennellement l’égale dignité de tous les êtres humains et l’impérieuse nécessité pour tous les gouvernements de garantir que la vie sociale puisse s’organiser et se dérouler sans discrimination. Ce n’est pas le cas aujourd’hui en Mauritanie. Le gouvernement doit enfin prendre à bras le corps la question très sensible du racisme, reconnaître que l’histoire du pays depuis son indépendance compte malheureusement une suite ininterrompue de crimes racistes perpétrés avec l’accord ou à l’initiative des autorités, proposer des réparations aux victimes et prendre des mesures concrètes rapidement pour que les Noirs de Mauritanie puissent être enfin traités comme des citoyens à part entière et, en particulier, bénéficier du droit élémentaire de se sentir en sécurité dans leur propre pays.
En ces moments dramatiques pour tous nos frères noirs, rappelons-nous les mots du grand intellectuel anticolonialiste tunisien Albert Memmi, récemment disparu : “On dit toujours que quelqu’un exagère quand il décrit une injustice à des gens qui ne veulent pas en entendre parler “. Pouvons-nous espérer que les autorités mauritaniennes entendent enfin le cri des citoyens noirs de leur pays ?

Le 12 juin 2020
Le Bureau d’IRA France Mauritanie

Mauritanie : hausse préoccupante des privations de liberté

Note de synthèse

Depuis le début de 2020, le sort des blogueurs et lanceurs d’alerte, déjà préoccupant sous la gouvernance de l’ancien Président Mohamed Ould Abdel Aziz, ne cesse de se détériorer.

I. Une suite sans fin

1. Le 2 juin, la police procède à l’arrestation Salma Mint Tolba, biologiste et auteure présumée d’une série d’audio remettant en cause des aspects de la riposte sanitaire du gouvernement ; elle accusait ce dernier, de gonfler le chiffre des contagions, pour mieux capter l’aide extérieure. Dans la foulée, deux autres personnes, qui auraient participé à la diffusion de tels document la rejoignent : il s’agit de Mohamed Ould Semmane et Sidi Mohamed Ould Beyah. Quelques jours plus tôt, un communiqué du gouvernement annonçait l’ouverture d’une enquête sur de telles allégations. La virulence de la réaction aux fauteurs de doute et de panique, laissait entrevoir la fermeté de la réaction officielle. Mohamed Abdallahi Ould Bounenna est capturé par les forces de l’ordre qui le conduisent dans un lieu secret ; le lendemain l’y suit un autre écrivain en ligne, Mohamed Salem Ould Soueid Ahmed.

2. Le 3 juin 2020, le journaliste et influenceur Eby Ould Zeidane reprend le chemin du commissariat de police, quelques mois après son interpellation durant plusieurs jours, en février. Il subissait alors un interrogatoire en compagnie d’un groupe éclectique de militants de la laïcité, de féministes et de promoteurs des droits de l’individu. Les interrogateurs, d’un niveau de culture général qui témoigne assez de l’effondrement du savoir, opposent aux prisonniers des accusations dont le cumul paraîtrait absurde du point de vue de la rationalité : blasphème, apostasie, conversion aux christianisme ou judaïsme, prosélytisme évangéliste, athéisme viennent assaisonner l’appartenance à l’Alliance pour la refondation de la Mauritanie (Arem), une association non-autorisée. A défaut d’assumer, face aux partenaires du pays, la répression contre des jeunes défenseurs de la laïcité dont les mots constituent l’unique arme, l’Etat met en avant le crimes d’«atteinte au sacré», une infraction improbable dans la réalité, puisque d’essence immatérielle. D’ailleurs, la majorité des motifs de peine de mort en Mauritanie renvoie à des griefs sans prolongement physique, donc des opinions.

Les raisons inavouables

Eby Ould Zeidane, contradicteur « systémique » des islamistes, réussit, lors de sa première arrestation, à recouvrer la liberté, en même temps que d’autres détenus de la période, à l’exception de 6 majeurs auxquelles manquait le soutien d’une tribu. Tous seront oubliés dans les méandres de l’univers carcéral. Ahmed Mohamd Elmokhtar, Abderrahmane Haddad, Othmane Ould Boubacar, Mohamed Ould Jeddou, Mohamed Ould Amar et Mohamed Ould Hayda croupissent en maison de correction, à Dar Naim, co-pensionnaires de délinquants à machette, d’assassins et de jihadistes ; au moment d’investir leurs cellules, ils achevaient 15 jours de garde-à-vue, dans le local de la Direction de la sûreté de l’Etat (Dse). A la fin du mois de mai 2020, Eby ould Zeidane publie de nouveaux textes sur Facebook ; il y critique le dogmatisme des sociétés islamiques, la validité de la polygamie et celle du jeûne du Ramadan, au regard du cycle de la lune. Selon lui, ses coreligionnaires ont beaucoup dévié de la voie du Prophète Mohamed. Dans ses commentaires, il argumente que les musulmans ont déformé le message de l’Envoyé et escamoté des passages explicites du Coran ; le 3 juin, la police se saisit de sa personne et lui impute des faits d’apostasie et de blasphème, punissables d’élimination du corps, sans délai ni repentir, si l’on considère l’article 306 nouveau, du code pénal.

Déjà, le 30 janvier, des garçons et une fille, invités à une fête d’anniversaire, se retrouvent inculpés d’imitation des femmes, d’après le réquisitoire du procureur, incapable de prouver l’homosexualité des susdits, passible, elle, de l’exécution. Le Parquet évoquera la célébration de la date de naissance comme une attestation d’hérésie car elle prend les mécréants pour modèle et leur impose une peine de deux ans d’incarcération, assortis de rabaissement moral. Le reste de leur existence portera le sceau de l’infamie.

Tuer, par raccourci

Il y a lieu de le souligner, les agents en charge de l’enquête ont pu, à chaque fois, récupérer les téléphones portables des prévenus, extraire le contenu et le diffuser, à grande échelle, sur les messageries instantanées et les groupes de discussions de Facebook. Les fuites occasionnent, alors, la révélation de l’identité des victimes ; dès le début des fuites, les familles s’empressent de les abandonner et une partie du peuple, fanatisé par le wahhabisme périphérique et celui des institutions de l’Etat, les agonit d’injures et de menaces de pendaison, d’égorgements et autres civilités de rigueur parmi les gardiens de la foi pure. Bien entendu, les prévenus comparaissent brièvement devant un juge, avant de recevoir la sentence. A Dar Naïm, ils cessent de bénéficier de soins et s’enfoncent dans la honte et l’isolement, en perpétuelle peur de se faire poignarder. Leur survie rime avec le danger, chaque jour, en particulier ceux justiciables d’infractions à incidence confessionnelle. La propagation de l’apologie du meurtre pieux et sa banalisation ont produit, au sein de la population des villes, un état mental de prédisposition à tuer pour Dieu, sinon emprisonner, torturer et bannir en son nom. A l’inverse, les élus peinent à légiférer contre le viol, au prétexte que l’homme disposerait, en vertu de la chari’a, d’une supériorité ontologique sur la femme.

Aux sources d’une faillite

Certes, les vagues d’arrestations illustrent une option autoritaire au sommet de l’exécutif. Cependant, à l’examen des circonstances l’actuel gouvernement n’abrite même pas le semblant d’une idéologie de l’ordre qui occasionnerait un usage excessif de la brutalité. De facto, les violations constatées de la dignité des gens découlent, plutôt, de l’absence de technicité, de l’ignorance et de l’incompétence, à tous les échelons de l’appareil sécuritaire. A l’improvisation s’ajoute le degré d’infiltration de la police et de l’administration par l’extrémisme religieux et les zélateurs de la négrophobie. Cette évolution aggrave l’incurie et explique la succession de plus en plus rapprochée, des alertes. A aucun moment, les autorités ne semblent avoir perçu le dilemme où elles se débattent, de combattre le terrorisme dans le cadre de la coalition du G5 Sahel et d’appliquer, au pays, le programme de Daesh, grâce à l’appui de fractions de l’opinion favorables à l’avènement d’un Etat jihadiste sur le sol de la Mauritanie. La plupart des organisations de la société civile, les partis reconnus, le Parlement et les ambassades accréditées à Nouakchott, s’aveuglent face à l’évidence du lien entre le takfirisme ambiant, la perte de la qualité des services de justice et la facilité du recours privé à la violence.

Initiative de résurgence abolitionniste en Mauritanie (Ira-M)
Nouakchott, le 6 juin 2020

Mauritanie, l’armée tue encore : bavure ou ligne politique ?

Pendant la soirée du 28 mai 2020, Abass Hamadi Diallo, né en 1986, à Dabano, près de Wending, dans le département de Mbagne, accompagnait son neveu et un commerçant qui sollicitaient son aide au transport de leurs marchandises, du village vers la rive du fleuve Sénégal ; au titre des mesures de sécurisation des frontières, contre les risques d’infiltration du Covid-19, une patrouille militaire les surprit, à l’œuvre de la contrebande. Le groupe tente de s’échapper, sans doute en souvenir des tueries racistes de 1989-1991 dont la région garde le traumatisme. Lors de la fuite, Abass est atteint d’un tir d’arme à feu, au travers de la poitrine et en décède.

Le déni

Le lendemain, un communiqué de l’Etat-major général des armées, tel qu’affiché sur la page de l’Agence mauritanienne d’information (Ami), évoque un passeur arrêté, des fugitifs et une mort accidentelle, à cause d’une « balle de sommation ». La victime y est décrite comme un récidiviste, en conflit avec la loi et condamné. Le texte plaide la thèse de la bavure mais justifie le meurtre, suggérant le lien de cause à effet, entre le présumé passé de délinquant et son élimination physique. D’ailleurs, la déclaration se contredit : le civil désarmé aurait menacé un agent de la force publique, qui plus est porteur d’un outil létal. En somme, feu Abass Hamadi Diallo payerait, selon le décret du hasard, le prix de sa rébellion au droit. Il est assez effrayant, du point de vue de la morale et de la compétence, que les services de communication du ministère de la Défense osent servir, à l’opinion, un tel niveau de cynisme. Compte tenu de la mémoire des massacres ethniques auxquels les lois et la pratique confèrent l’impunité en Mauritanie, il fallait des mots de prudence et de compassion et l’engagement à diligenter une enquête neutre, pour rendre justice.

La maladresse

Le 30 mai, les autorités dépêchent une délégation, auprès des villageois et de la famille du défunt, afin de leur remettre, en guise de dédommagement, la somme d’un million d’ouguiya anciennes (2500 euros). Preuve de la stupéfaction et de l’indignation suscités par le geste, la chefferie et les ayant-droits rejettent l’offre. Alors, le préfet remet le montant, à Assane Seck, maire de Mbagne. Pourtant, de son propre aveu, ce dernier informait le ministère de l’Intérieur, de l’ampleur du mécontentement au sein d’une population, soucieuse d’éviter la contagion de la pandémie. Déjà, le 18 mai, des jeunes de Wending, mobilisés en faveur de l’interdiction d’accès au territoire, se retrouvent détenus, durant 4 jours dans la ville d’Aleg et comparaissent devant un magistrat. Ils subissent la pression et la menace parce qu’ils dénonçaient, y compris grâce aux réseaux sociaux, la complicité de soldats et commerçants clandestins. Hélas, l’avertissement ne retiendra l’attention requise.

Une vieille habitude

Il convient de souligner, ici, les nombreux précédents d’homicide de noirs – citoyens et d’étrangers – soit au cours d’une manifestation pacifique soit lors d’un contrôle de police ou de gendarmerie. Certains finissaient leurs jours, quelques heures après le placement préventif dans un commissariat de police. La même histoire se répète car, de facto, la vie d’un kowri ou d’un hartani, tous d’ascendance subsaharienne, revêt une valeur relative en République islamique de Mauritanie, le seul pays de la région où le Directeur général de la sûreté nationale (Dgsn), le Général Mohamed Ould Meguett – et bien d’autres officiers et fonctionnaires de la haute administration – figurent sur la liste des tortionnaires pendant les années de plomb ; aucun juge ne les a jamais interrogés. Le sort de Abass Hamadi Diallo vient le rappeler au oublieux, la loi d’amnistie de 1993, ne couvre plus seulement les crimes d’hier mais exempte, de poursuite, les bouchers de demain. Son maintien constitue un gage d’immunité et un permis de ségrégation. En plus des nominations discriminatoires dans l’appareil d’Etat, la banalité du négrocide doit cesser. Il est plus que temps de remettre la force légitime au service d’une gouvernance de la redevabilité et de la transparence. Rendre compte relève du minimum, en matière de normalité politique.

Jusqu’à quand ?

A présent, si la Mauritanie prétend devenir un Etat de droit, le gouvernement faillirait gravement à esquiver l’obligation éthique de réclamer et de publier la vérité, avant d’appliquer une sanction qui fait sens, répare et dissuade. Le Colonel Abdallah Ould Hadi, commandant de la 7ème région militaire et son subordonné le Lieutenant- colonel Elghassem Ould Abdella, du sous-groupement 71 savent qui a tiré et pourquoi. Ils n’ignorent, non plus, l’identité des hommes en uniforme, auteurs ou receleurs de trafic transfrontalier.
Initiative de Résurgence du mouvement Abolitionniste en Mauritanie (Ira-M)
Nouakchott, le 31 mai 2020

10 mai 2020 – Pas de rassemblement, mais l’action continue

Le 10 mai est la Journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition en France métropolitaine. Mais l’esclavage n’a pas disparu partout sur la planète. Il est encore très actuel, trop actuel en Mauritanie où le statut d’esclave attache de nombreuses personnes à des maîtres qui sont trop rarement dénoncés, et qui restent trop souvent impunis. La marche vers l’abolition universelle de l’esclavage est au cœur de notre action. C’est ce pourquoi nous nous battons : non seulement l’abolitition légale (officielle en Mauritanie depuis 1961), mais aussi l’éradication effective des pratiques esclavagistes à tous les niveaux de la société.

Nous avions choisi la date du 10 mai 2020 pour organiser un rassemblement à Paris, où militants mauritaniens et français se seraient retrouvés afin de partager informations et réflexions, et pour faire connaître notre combat à un plus large public

Suite à cette manifestation, nous avions prévu une grande conférence destinée à présenter la situation de l’esclavage en Mauritanie et le combat des abolitionnistes.

Les membres de la délégation d’IRA-France auraient raconté leur mission en Mauritanie en janvier dernier. Ils auraient pu témoigner de la situation et rendre hommage au courage et à la détermination de celles et ceux qui luttent sur place, au risque de leur liberté et parfois de leur vie.

Nous aurions eu le plaisir et l’honneur de recevoir Biram Dah Abeid, et le privilège d’écouter ses analyses toujours subtiles et pénétrantes.

Enfin, nous aurions présenté l’exposition de photos et de témoignages montée par Marie Foray et Tiphaine Gosse à la suite de leur voyage d’étude sur l’esclavage et le racisme en Mauritanie, en 2017.

Nous ne pouvons pas nous retrouver cette année. Mais le combat continue. N’hésitez pas à venir consulter ce site ou notre page facebook (https://www.facebook.com/irafrance.mauritanie) pour connaître nos actions et nous rejoindre sur le chemin de la liberté et de l’humanité.

Pendant la pandémie de Covid 19, la répression continue en Mauritanie

Lettre ouverte à Monsieur le Premier Ministre

Monsieur le Premier Ministre, c’est avec un très grand plaisir que nous saluons aujourd’hui la libération de Mariam Mint Cheikh par le Tribunal de Nouakchott mardi 21 avril.

Il est vrai que l’on ne voit pas très bien comment la justice mauritanienne et un gouvernement qui se fait fort d’améliorer la situation des droits humains pouvaient laisser perdurer un tel déni de droit. Et ils ont été nombreux ceux qui l’ont fait savoir ! L’arrestation de Mariam Mint Cheikh à son domicile par des agents de la Direction Générale de la Sûreté Nationale lundi 13 la séparant du bébé qu’elle allaitait pour la conduire dans un lieu secret relève de l’illégalité la plus flagrante. Il en est de même pour l’interdiction qui lui a été faite de rencontrer immédiatement un avocat et pour la non- communication du motif de ce kidnapping. La forte désapprobation suscitée par cette situation a conduit des militants des droits humains à manifester lundi 20 avril autour du Ministère de la Justice. Le déchaînement de violence sur des manifestants pacifiques par des forces de l’ordre suréquipées a été documenté par des vidéos et des certificats d’hospitalisation : c’est une nouvelle entorse grave à l’État de droit auquel aspire légitimement la population.

Mariam Mint Cheikh a souvent des propos durs contre le pouvoir et de façon plus générale contre l’organisation de la société profondément inégalitaire structurée par l’appartenance communautaire que votre gouvernement semble vouloir maintenir tout en cherchant à la rendre plus présentable. Elle utilise la liberté d’expression garantie par les conventions internationales qui engagent son pays. Comme elle, d’autres opposants, mais aussi des militants des droits humains tels que nous, suivent attentivement l’action de votre gouvernement en faveur des droits humains et d’une plus grande justice sociale.

En effet, le programme électoral du Président Ghazouani évoquait « un élan sincère de concorde, de fraternité et d’acceptation de l’autre nécessaire pour assurer une cohésion nationale où l’apport de chacun sera un enrichissement collectif. » Vous-même, Monsieur le Premier Ministre, dans votre Discours de politique générale du gouvernement en septembre 2019, avez dit : «Pour renforcer la cohésion nationale, promouvoir le respect et la défense des droits de l’homme, et pour éradiquer les inégalités liées à la discrimination sociale, notre Gouvernement accordera une importance extrême à la lutte contre les séquelles de l’esclavage et travaillera pour le changement des mentalités qui handicapent l’émancipation des différentes catégories de notre société. »

L’envie est grande de vous suivre dans cette direction tant le retard pris est important et les besoins sont grands. Vous pouvez porter au crédit de l’opposition, de la société civile mauritanienne, des différentes associations de défense des droits humains et de la communauté internationale dans son ensemble le regard bienveillant qu’elles ont porteé sur les premiers mois de l’action de votre gouvernement. Pourtant, ils étaient nombreux avec nous à penser déjà que certaines erreurs de diagnostic hypothéquaient lourdement les chances de réussite. Ne parler que de « discrimination sociale » dans un pays où la discrimination raciale est si présente. Ne concéder que la présence de « séquelles de l’esclavage » alors que l’esclavage par ascendance structure encore une partie des relations sociales et que se développent de nouvelles formes d’esclavage. Voilà des désaccords importants.

Des signes forts envoyés par votre gouvernement manquent toujours en vue d’une participation de toutes les communautés nationales à la hauteur de leurs compétences et de leurs aspirations. Des signes inverses ont même été envoyés lors de trop nombreuses nominations privilégiant une seule communauté. L’absence d’autorisation pour le moment de l’association IRA et du parti RAG, le ton menaçant du Ministre de l’Intérieur en désaccord avec des analyses du député Biram Dah Abeid, les conditions de l’arrestation de Mariam Mint Cheikh et la répression de la manifestation pacifique de lundi dernier semblent témoigner d’une volonté d’une partie des membres de votre gouvernement de faire taire certaines formes d’opposition plutôt que d’engager avec elles un discours constructif.

Monsieur le Premier Ministre, nous pensons qu’il est encore temps de profiter de la diversité et de la richesse de la société mauritanienne pour « construire un Etat fort et moderne, où tous les citoyens jouissent de l’équité et de la justice, dans la paix et la stabilité ». Ce sont vos paroles : les Mauritaniens vous le demandent aujourd’hui avec insistance, toutes les associations de défense des droits humains, soutenues par la communauté internationale, les accompagneront avec détermination. Engageons-nous tous ensemble dans cette direction !

Soyez assuré, Monsieur le Premier Ministre, de notre respectueuse considération
le Bureau d’IRA-France-Mauritanie, le 23/04/2020

Libération de Mariam Mint Cheikh

Mariem_Mint_Cheik

Mariam Mint Cheikh a été libérée mardi 21 avril dans l’après-midi. Nous vous avions informé dans un article précédent que cette militante d’IRA Mauritanie était détenue par la Sécurité Nationale mauritanienne depuis plus de 5 jours pour avoir, une nouvelle fois, dénoncé sur son blog cet apartheid d’Etat que Biram Dah Abeid lui-même dénonçait en février depuis Genève*.

Grâce à la forte mobilisation de la société civile mauritanienne et à la mobilisation internationale (IRA Canada, IRA Belgique, IRA France Mauritanie, Amnesty International, ACAT), le gouvernement mauritanien a une nouvelle fois reconnu une arrestation arbitraire et ordonné sa libération.

*Biram Dah Abeid, fondateur de notre mouvement, a reçu le 18 février 2020 le Prix du Courage 2020 du Sommet de Genève pour la Démocratie et les Droits de l’Homme.